CAPC
musée d'art contemporain
de Bordeaux

Notices d'oeuvres

Etrange et Proche

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La Carte/Aide à la visite de l'exposition Etrange et Proche est à votre disposition à l'accueil du musée.
Accompagnée d'un numéro et d'un symbole spécifique, chaque œuvre y est commentée et dans l'exposition, à proximité des œuvres, des notices vous offrent d'autres pistes de réflexion. Ces notices d'œuvres, adoptant une numérotation et un symbole identiques à ceux du plan, sont ici rassemblées pour prolonger virtuellement votre visite de l'exposition Etrange et Proche.

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01

Mladen Stilinovic
An artist who cannot speak english is no artist, 1992

Né en 1947 à Belgrade, Serbie, vit et travaille à Zagreb en Croatie.

Artiste conceptuel et figure historique du mouvement de la Nouvelle Pratique Artistique en Croatie, Mladen Stilinovic croit en un art à portées critique et sociale, maniant l’ironie et le cynisme pour dénoncer l’inaptitude du monde de l’art à gérer le multiculturalisme. Par un réquisitoire contre la suprématie des institutions culturelles anglo-saxonnes dans la sphère artistique, il souligne qu’un artiste qui ne peut parler anglais n’est pas artiste. Il sous-entend par cette assertion que la reconnaissance du statut d’artiste vaut par sa capacité à s’intégrer dans un schéma globalisant. Plus radicalement, si un artiste ne maîtrise pas la langue anglaise, il n’a plus aucune possibilité, dans notre contexte actuel, de faire vivre son œuvre : il ne peut solliciter une exposition, ni être financé ou transmettre ses intentions ou son message à un public élargi. Par une économie de moyens manifeste – l’apparente absurdité d’un message manuscrit apposé sur un tissu rose – Mladen Stilinovic incrimine ainsi l’hégémonie d’une culture dominante devenue internationale, poussant irrémédiablement les différentes sociétés à adapter et à modifier leurs particularismes culturels en les occidentalisant.

 

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02

Artur Żmijewski
Repetition, 2005

Né en 1966 à Varsovie, Pologne, vit et travaille à Varsovie.

Repetition, d’Artur Żmijewski, a été spécialement créé pour la Biennale de Venise en 2005. Cette œuvre est composée d’un film et d’un « plateau de tournage ». La vidéo a été présentée au pavillon polonais à Venise. Parallèlement, le « plateau » a été installé à la Kunsthalle de Bâle, en Suisse, où une rétrospective de l’œuvre de Żmijewski était organisée. Le musée a acheté le film et son plateau de tournage. Repetition est une nouvelle mise en scène de la fameuse expérience menée à l’université de Stanford en 1971, au cours de laquelle des cobayes humains tenaient les rôles de prisonniers ou de gardiens. Les étudiants volontaires se sont identifiés si fortement à leurs personnages qu’en un rien de temps ils sont devenus des victimes et des bourreaux. A l’époque, cette expérience avait conduit certains sociologues à remettre en question l’idée selon laquelle c’est notre propre volonté qui dicte nos choix. Cette fois-ci, l’expérience recréée par Żmijewski a connu un dénouement surprenant. Les débats actuels sur les prisons en Irak et dans la baie de Guantánamo à Cuba, donnent à ce projet une ouverture d’autant plus intéressante.

 

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03

Aydan Murtezaoglu
At room temperature, 2002 /2003
Sans titre (sitting on a bench with a dog), 1999
Sans titre (Antenna), 2000

Née en 1961 à Istanbul, vit et travaille à Istanbul, Turquie.

La photographe Aydan Murtezaoglu adopte une démarche militante. Artiste-femme dans une société patriarcale, elle stigmatise les carences de son pays quant à une parité mise à mal par des mesures discriminatoires. Ouvertement politiques et engagées, les photographies d’Aydan Murtezaoglu n’en sont pas moins douces et légères, en apparence. L’attitude revendicatrice de l’artiste s’y dévoile avec finesse, au gré de mises en scènes, où elle s’arroge la place de protagoniste sans toutefois verser dans la veine documentaire ou l’autobiographie. Aydan Murtezaoglu représente ainsi les femmes, sa figure totémique symbolisant un combat long et ardu contre une législation jugée trop archaïque. Car, malgré des progrès réels et des réformes en faveur de la cause féminine, la société turque reste, selon l’artiste, trop ancrée dans une tradition et des coutumes obsolètes ne permettant pas aux femmes de s’émanciper. Dans un pays où les violences domestiques et l’analphabétisme des femmes (jusqu’à 50% dans les zones rurales) demeurent des données factuelles tristement vérifiables, Aydan Murtezaoglu insuffle, par ses photographies où la féminité pose en majesté, un militantisme salutaire et subtil.

 

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04

Homi Bhabha
Extrait de la conférence pour le Eindhoven caucus, 2007

Né en 1949 à Bombay, vit et travaille à Harvard, Etats-Unis.

Homi Bhabha est professeur de littérature à Harvard, et l’un des plus grands théoriciens en matière d’études postcoloniales. Auteur de nombreux écrits sur les notions d’hybridité et d’identité, il cherche un moyen de décrire les relations entre les peuples et leurs cultures en évitant les solutions simplistes du multiculturalisme.
Le court extrait présenté dans cette exposition est tiré d’une longue conférence qu’il a tenue au Van Abbemuseum en 2007, dans le cadre du projet Be(com)ing Dutch. Ici, il prend comme exemple le génocide des Tutsis au Rwanda pour décrire ce qui peut arriver lorsqu’on n’est plus capable de vivre en voisins « étranges et proches ». Cette formule, « étrange et proche », est devenue le leitmotiv des commissaires de l’exposition, exprimant l’équilibre fragile et nécessaire entre ressemblance et différence, élément essentiel à toute relation heureuse.

 

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05

Michelangelo Pistoletto
Donna che disegna, 1962 / 1975

Né en 1933 à Biella, Italie, vit et travaille à Milan.

L’œuvre de Michelangelo Pistoletto montre la photographie d’une femme en train de dessiner. Elle est assise dos à nous, le visage tourné vers un miroir dans lequel une vue se reflète. Cette vue est l’espace de l’exposition où l’œuvre est montrée mais, paradoxalement, cette femme doit tourner le dos à l’art et aux visiteurs afin de s’en imprégner. Elle se fait ainsi sa propre image de la réalité, qui est inversée dans le reflet qu’elle regarde. L’œuvre change constamment en fonction de l’espace dans lequel elle est placée et de la position du spectateur, tandis que l’acte figé de cette femme en train de contempler et de dessiner, reste constant.
Depuis 1962, Pistoletto travaille avec des miroirs et donne toujours deux dates à ses travaux : 1962, puis la date de création de chacune des œuvres. Comme il le dit lui-même : « La photographie et les miroirs sont étroitement liés. La seule différence étant que les miroirs renvoient une image du présent tandis qu’une photo a son origine inscrite dans le passé. Le mélange des deux permet de présenter deux réalités liées qui se superposent, tout en restant indépendantes l’une de l’autre. »
Cette relation entre deux aspects du temps et entre deux « spectateurs », est un moyen de comprendre la notion de voisinage, thématique centrale de l’exposition Etrange et Proche. Deux éléments ne peuvent être identiques quel que soit notre désir d’union parfaite, et pourtant c’est cette différence qui nous offre une perspective, une chance de mettre en relation les choses, voire même de les comprendre.

 

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06

Harun Farocki
Aufschub, 2007

Né en 1944 à Nový Jičín, République Tchèque, vit et travaille à Berlin.

Aufschub (En sursis) réemploie les images d’un film muet en noir et blanc tourné à Westerbork, un camp fondé en 1939 aux Pays-Bas pour les Juifs qui avaient fui l’Allemagne. En 1942, les Nazis occupent le pays et inversent radicalement la fonction du camp, celui-ci devient alors un « camp de transit ». En 1944, à la demande du commandant du camp, le photographe Rudolph Breslauer tourne un film. Cependant, ce documentaire ne reflète en rien la réalité de ce camp, les nombreuses coupes opérées lors du montage évitant soigneusement de divulguer la véritable fonction de Westerbork. En 2007, Harun Farocki reprend les extraits coupés ou tout simplement censurés pour réaliser Aufschub. Une autre vérité apparaît alors.

« En exhumant les fragments éparpillés de ce film fantomatique (intertitres, idées de scénario, éléments graphiques), Harun Farocki l’inscrit dans la lignée des films institutionnels. Les prises de vues avaient pour but de mettre en valeur l’efficacité économique du camp au moment même où son existence semblait menacée. Quand les images ont été tournées, la majorité des Juifs avaient déjà été déportés des Pays-Bas et le camp de Westerbork avait été reconverti en un camp de travail avec l’accord de son commandant, qui en redoutait la fermeture et craignait d’être transféré vers d’autres théâtres d’opérations. Une révélation majeure de Aufschub est le logo du camp : une usine surmontée d’une cheminée fumante… On le trouve au centre d’un schéma indiquant à l’aide de flèches et de chiffres les « entrées » et « sorties » (notamment vers l’est) des prisonniers du camp. Ainsi, les images réunies dans le film sur Westerbork montrent clairement sa double fonction, à la fois camp de travail et lieu de transit, une antichambre de la mort. »
Quelles qu’aient pu être les intentions du créateur de ce logo saisissant, pour les spectateurs de Aufschub, il rappelle les hautes cheminées des fours crématoires de Birkenau. S’inspirant de ce procédé, Harun Farocki a choisi de mettre en résonance les scènes tranquilles de Westerbork avec d’autres scènes et images tragiques qui habitent la mémoire et l’imaginaire collectifs. A travers les images naïves de la clinique dentaire, il évoque les dents en or arrachées sur les cadavres à Birkenau ; à travers les blouses blanches du laboratoire, les sinistres expériences médicales pratiquées à Auschwitz. Les câbles dénudés dans l’atelier font penser aux piles de cheveux de femmes découvertes par les Soviétiques. La scène où les travailleurs se reposent dans l’herbe rappelle l’image des fosses à ciel ouvert et des champs jonchés de cadavres qu’ont filmés les Alliés lors de l’ouverture des camps. Dans Aufschub, Farocki part d’une source unique pour évoquer des images stockées dans nos mémoires. Les séquences filmées à Westerbork deviennent ainsi un palimpseste sur lequel s’inscrivent deux images qui font ressurgir une nouvelle série d’images, évoquant la mémoire et l’histoire du cinéma. »
Sylvie Lindeperg

 

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07

Absalon
Cellule, 1990
Cellule, 1991

(Eshel Meir) Né en 1964 à Ashdod, en Israël et décédé à Paris en 1993.

Parmi les nombreux exemples de l’esthétique géométrique et aseptisée de la sculpture minimaliste, le travail d’Absalon tient une place particulière. Il constitue une possibilité pour le corps humain d’établir des relations étroites avec des volumes exigus pénétrables imaginés par l’artiste, à mi-chemin entre l’architecture et la sculpture, et baptisés « cellules ». Entièrement peintes en blanc, éclairées au néon, privées de fenêtres et équipées d’un mobilier sommaire, les différentes cellules d’Absalon sont des « propositions d’habitation » pour une seule personne. Le parti pris est celui de l’isolement maximal de l’individu par rapport au monde extérieur, dans une logique protectrice et ergonomique de l’ensemble de la cellule. Certains de ces prototypes sont praticables dans la mesure où l’on peut faire soi-même l’expérience du lieu et le reconfigurer à sa guise. Sans doute l’isolement (social et acoustique) que suggèrent de tels lieux révèle-t-il une relation inédite du corps à l’espace monochrome qui l’entoure par une sorte d’échange immédiat, sans alternative. A l’évidence, pour Absalon, l’œuvre est à la fois un refuge et une interface permettant un retour sur soi primordial, loin des connexions parasites du monde actuel.

 

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08

Yael Bartana
Summer Camp, 2007

Née en 1970 à Kfar Yehezkel, Israël, vit et travaille à Amsterdam et Tel Aviv.

Dans ses vidéos, Yaël Bartana mêle le futile au sérieux, les ralentis aux répétitions, les séquences documentaires aux images mises en scène. Les sujets qu’elle traite concernent les coutumes, les habitudes et la vie quotidienne de son pays d’origine, Israël, et exposent de manière subtile les systèmes en place : sociaux, religieux et militaires.
Pour Summer Camp, Bartana a filmé des bénévoles engagés auprès du Comité Israélien Contre la Démolition des Maisons (ICAHD) pendant la reconstruction d’une habitation en Cisjordanie détruite par l’armée israélienne. Son but n’était pas de réaliser un documentaire sur l’événement, et elle a donc basé son travail sur le film d’Helmar Lerski, Avoda (1935), un hommage aux pionniers sionistes qui bâtirent les nouvelles colonies. Mais contrairement à Avoda, le film de Bartana montre des activistes bravant la politique d’Israël qui vise à démolir les maisons palestiniennes.

 

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09

Marjetica Potrč
New Orleans: Shotgun House with Rainwater-Harvesting Tank, 2008

Née en 1953 à Ljubjana, Slovénie, vit et travaille à Ljubjana.

Le travail de Marjetica Potrč prend souvent la forme d’études de cas. Basés sur des recherches poussées, nombre de ses projets rendent visibles les réponses créatives de certaines personnes vivant dans des conditions précaires et nous offrent l’opportunité d’y réfléchir comme à des modèles de changement. Ici, elle réagit aux premiers efforts populaires de reconstruction de la Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan dévastateur Katrina (2005). L’installation New Orleans: Shotgun House with Rainwater-Harvesting Tank (2008) s’inspire d’un type simple de maison dont l’histoire est ancestrale. Le concept de shotgun house (maison en enfilade) est sûrement venu des Caraïbes jusqu’à la Nouvelle-Orléans, puis il a continué à se propager dans les quartiers défavorisés d’autres parties des Etats-Unis. Aujourd’hui, les shotgun houses sont perçues comme un modèle important d’architecture vernaculaire. Elles sont un symbole du rôle qu’a joué la Nouvelle-Orléans en tant que ville portuaire cosmopolite, le delta du Mississippi ayant longtemps été l’un des premiers points d’entrée pour de nombreux immigrants. Dans la version imaginée par Potrč, cette structure et les dessins qui l’accompagnent rendent hommage aux habitants de la Nouvelle-Orléans qui tentent de faire renaître leur ville dans un environnement social et écologique plus durable.

 

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09 bis

Marjetica Potrč
New Orleans Diptychs, 2008

Née en 1953 à Ljubjana, Slovénie, vit et travaille à Ljubjana.

Pour Marjetica Potrč, sociologue, architecte, anthropologiste et artiste, « les citoyens sont ceux qui font la ville ». Par un travail avec les communautés démunies à travers le monde, elle défie les frontières établies entre l’art et le design en érigeant des « cités informelles » dans les musées, en portant des projets de responsabilisation sociale et en donnant une nouvelle interprétation des informations statistiques au travers d’illustrations graphiques.
La série de travaux New Orleans Diptychs n’est qu’un des éléments résultants des travaux de recherche de Potrč visant à trouver d’éventuelles solutions vernaculaires – comme la récolte de l’eau de pluie et le modèle de maisons shotgun - qu’elle a menés dans les quartiers de la Nouvelle-Orléans les plus touchés par les inondations de 2005. Ici, Potrč établit une carte des exemples locaux de stratégies communautaires pour gérer l’eau et l’espace vital, et les juxtapose avec la macrosituation de la ville en interdépendance avec l’écosystème qui l’entoure. « Après l’échec de la version du progrès propre au modernisme du XXe siècle », argumente Potrč, « revenir à une ancienne forme de sagesse dans les relations entre personnes et dans les relations de cause à effet, peut nous amener vers une nouvelle compréhension du développement durable et vers une réinvention par nous-mêmes du contexte urbain. »

 

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Laurent Mareschal
Beiti – My Home, 2011

Né en 1975 à Dijon, vit et travaille à Paris.

Laurent Mareschal réalise des vidéos, des installations, des sculptures et des dessins, panel varié de médias traitant de l’éphémère et du dérisoire dans nos destinées humaines. Le dallage en épices présenté dans la nef s’inscrit dans cette démarche par sa fragilité et son caractère volatile. Composé de cinq variétés de condiments (curcuma, gingembre, zahtar, sumac et poivre blanc), ce pavement odoriférant et délicat ne survit que par l’attention respectueuse que lui vouent ses spectateurs. Symbole de la maison dont Beiti est la traduction de l’hébreu, cette installation raconte à sa manière sensuelle l’impuissance de ceux qui se sentent apatrides chez eux. Le carrelage aux motifs orientalisants incarne ici la difficulté à vivre « comme à la maison », autre acceptation du terme beiti, dans une situation de rivalité et de tension. Sans grandiloquence ni lyrisme outrancier, l’artiste évoque ainsi la condition du peuple palestinien contraint de vivre dans un contexte politique des plus douloureux et controversés. Comme le souligne Laurent Mareschal, « en hébreu, beiti signifie ma maison ou alors comme à la maison, double sens qui est tout sauf anodin dans un pays en constant conflit autour du territoire. La maison conserve une odeur, un goût à nul autre pareil qui peut nous surprendre à l’autre bout du globe, le cœur palpitant de souvenirs, comme celui d’un membre coupé inscrit en nous ». Ce lieu de vie, vulnérable et potentiellement fugace, déborde ainsi de son cadre domestique pour atteindre une dimension d’universalité.

 

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Michal Heiman
Attacks on Linking: Scrolls, 2007 / 2010

Née en 1954 à Tel Aviv, Israël, vit et travaille à Tel Aviv.

Depuis plus de vingt ans, Michal Heiman explore et formule de nouvelles relations entre l’objet d’art et le sujet. Avec des projets comme la série de photographies sur laquelle elle travaille actuellement, Photographer Unknown, Lying Women, What’s on your mind?, Holding, I Was There, Photo Rape, et les vidéos Attacks on Linking et Daughtertype, Heiman a développé un système de relations complexes et réciproques entre la pratique de la photographie et la psychanalyse.
Dans la série présentée sur de grands parchemins habituellement utilisés dans les studios photo comme arrière-plan pour les shootings, Heiman scanne principalement des photos parues dans le quotidien israélien Haaretz et de célèbres tableaux issus de la culture occidentale, comme la Vierge et l’enfant de Raphaël. Elle a mis en relation avec ce tableau l’image d’une femme palestinienne dont le mari s’est tué la veille dans un attentat suicide : toutes deux sont vêtues de rouge et de vert, toutes deux adoptent le même air détaché de l’enfant qu’elles tiennent dans leurs bras. Dans ce diptyque, Heiman fait ressortir le choix récurrent des journalistes de montrer des images emblématiques de la mémoire collective, en soutenant que les rédacteurs de presse, consciemment ou non, sélectionnent des images évoquant des icônes de l’histoire de l’art.
Attacks on Linking fait référence à l’essai du psychanalyste Wilfred Bion, Attacks on Linking, dans lequel il théorise les effets psychologiques d’une rupture entre la relation de cause à effet ou entre l’émotion et la logique. Dans son travail, Heiman met en relation des textes psychanalytiques et des études cliniques avec des chroniques autobiographiques, des œuvres d’autres artistes, des souvenirs d’enfance et l’actualité. Mais elle ne crée ces liens que pour mieux les attaquer. Les connaissances convoquées dans ces mises en relations doivent être placées sur le devant de la scène afin d’être analysées, en d’autres mots, détruites. Ces actes créatifs et destructeurs sont entremêlés, interdépendants, et c’est là la transgression qu’effectue Michal Heiman.

Explication lexicale : Linking, lien, unité servant à relier un élément à un autre, éléments distincts avant l’acte de rattachement. Attaquer un lien implique d’isoler des détails, de les détacher d’autres détails, d’endommager des connexions, de préserver une autonomie. Cela implique de s’insurger contre la signification établie qu’une série d’éléments peut induire, de s’insurger contre l’interdépendance et les relations réciproques, contre la ponctuation, contre l’illusion cohésive de tout ce qui peut être entendu ou vu.

 

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Andrea Zittel
Prototypes for A-Z Platforms Beds, 1995

Née en 1965 à Escondido, Etats-Unis, vit et travaille à Los Angeles.

Les diverses propositions de l’entreprise « A-Z Administrative Service » fondée il y a une vingtaine d’années par cette artiste américaine interrogent notre rapport aux objets du quotidien, aux environnements de travail ou de détente et même, plus récemment, nos habitudes vestimentaires. Toute la logique du travail d’Andrea Zittel réside dans l’étude des comportements des individus vis-à-vis du monde moderne matérialiste. Formée à la sculpture, elle a rapidement orienté ses recherches vers des propositions artistiques répondant à une tendance forte des années quatre-vingt-dix que le critique et commissaire d’exposition Nicolas Bourriaud a baptisé « esthétique relationnelle ». Dans cette optique, les œuvres d’Andrea Zittel sont en grande partie interactives et supposent l’intervention du spectateur. Répondant avant tout à notre désir de confort, ces projets visent une redéfinition de nos espaces de vie où se mêleraient ergonomie, fonctionnalité et design. Depuis le Bauhaus, il existe en effet dans le champ des arts plastiques, et notamment dans la sculpture et l’architecture, une place pour des créations rationnelles et utiles, ne se limitant pas au plaisir de l’œil ou n’offrant qu’une fonctionnalité sans lien avec l’utilisateur.
Dans les projets de A-Z, le corps donne la juste mesure de la forme et oriente le choix des matériaux ou des couleurs que l’artiste utilise. Ainsi, les prototypes de lits-plateformes ont un statut indéterminé car ils rythment l’espace par leurs formes très géométriques et leurs couleurs ; mais en tant qu’éléments mobiles, ils n’ont pas de place précise : c’est au visiteur de choisir leur emplacement et leur répartition, comme si l’espace du musée devenait soudain une zone privée et familière.

 

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Chto Delat ?
Perestroika Songspiel. The Victory over the Coup, 2008

Fondé en 2003 à Saint-Pétersbourg, Chto Delat ? (Que faire ?) est un collectif d’artistes dont le nom tire son origine du titre d’un roman du XIXe siècle écrit par le critique et philosophe socialiste Nikolai Chernyshevsky et d’un manifeste fondateur publié en 1902 par Lénine. La démarche plastique de ce groupe associe généralement idéologie, art et activisme afin de re-politiser la culture russe et de garder une vigilance certaine face à la prédominance de systèmes économiques comme le capitalisme et le néo-libéralisme. Cette coopérative artistique engagée rassemble aussi bien des critiques, que des philosophes ou des écrivains ; tous y partagent ce même esprit révolutionnaire et cette volonté d’éveiller le spectateur à une véritable conscience politique du monde par le biais d’installations et d’interventions dans l’espace urbain.
Perestroika Songspiel est un film empruntant, comme une partie de son intitulé l’indique, sa structure narrative au Singspiel allemand, œuvre théâtrale alternant dialogues parlés et airs chantés, proche de l’opéra-comique. Cette vidéo met en scène des personnages archétypaux de l’ère de la Perestroïka opposés à un chœur symbolisant le collectivisme. Démocrates, hommes d’affaire, révolutionnaires, nationalistes et féministes viennent ici exposer leur point de vue sur les tentatives de réformes orchestrées par Mikhaël Gorbatchev entre 1985 et 1991.

 

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Dan Peterman
Civilian Defense, 2007

Né en 1960 à Minneapolis aux Etats-Unis, vit et travaille à Chicago.

Dan Peterman utilise souvent du plastique recyclé, de l’aluminium et d’autres déchets récupérés dans son travail. Il tente de donner une nouvelle fonction à ces matériaux et explore les ramifications existantes entre les différents systèmes écologiques, économiques et culturels. Dans un certain nombre de ses projets, il recycle les matériaux comme l’acier ou des déchets industriels retraités pour créer des abris temporaires dans l’espace public.
Peterman a créé Civilian Defense en 2007, pour la biennale de Sharjah, aux Emirats arabes unis. Pour ces sacs de sable multicolores, il s’est inspiré du commerce textile très florissant de la ville de Sharjah. L’installation comprend au moins un millier de sacs, contenant tous approximativement neuf kilos de sable, empilés en un cercle d’environ six mètres de diamètre. En 2007, cette œuvre a fait l’objet de discussions lors des rencontres « Caucus » (ou Comité électoral) qui ont eu lieu dans le cadre de l’exposition Be(com)ing Dutch organisée par le Van Abbemuseum.

 

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15

Thomas Schütte
Collector’s complex, 1990

Né en 1954 à Oldenburg en Allemagne, vit et travaille à Düsseldorf.

Artiste phare de la scène internationale, Thomas Schütte questionne depuis les années quatre-vingt notre rapport à l’architecture et à l’art de bâtir. A partir d’un corpus d’œuvres prenant la forme de maquettes de bâtiments administratifs, industriels ou résidentiels, l’artiste élabore une réflexion sur notre environnement et sur la notion d’échelle. Collector’s complex explore ces questionnements en confrontant le spectateur à deux structures architecturales posées sur des tables en bois. Chaque maquette est visitable de l’extérieur, le public pouvant évoluer autour de cette construction scindée en deux, se retrouver en son centre, épier par les fenêtres. Ce complexe – projet imaginaire pour un musée privé – se pare toutefois d’un ornement surprenant : une cheminée d’usine vient en corrompre la cohérence. L’élément perturbateur de cette architecture évoque l’univers industriel, la production de masse, ou encore le manufacturé. En connectant sphères industrielle et artistique, Thomas Schütte dissèque alors les inter-relations entre art et artisanat, interrogeant le statut même de l’artiste, de l’œuvre d’art et de l’imperméabilité apparente entre culture et production.

 

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Artur Żmijewski
Repetition, 2005

Né en 1966 à Varsovie en Pologne, vit et travaille à Varsovie.

Installation et vidéo-projection, 75 min. 30 sec.
Collection Van Abbemuseum, Eindhoven

« Le film Repetition est inspiré de l’Expérience de Stanford, étude menée en 1971 sur les effets psychologiques en univers carcéral. Pour ce jeu de rôle orchestré par le psychologue Philip Zimbardo, une prison avait été édifiée dans le sous-sol de l’université de Stanford, où vingt et un étudiants avaient alors élu domicile pour une quinzaine de jours. Les rôles de «prisonniers» et de «gardiens» leur avaient été attribués au hasard.

En l’espace de deux jours, les sujets, dont la santé mentale avait été testée au préalable, se sont complètement identifiés aux rôles qui leur avaient été assignés. Il s’est avéré que certains «prisonniers» n’étaient pas en mesure de résister à la pression affective, plusieurs «gardiens» se sont rendus coupables d’abus de pouvoir en adoptant un comportement à la limite du sadisme. Zimbardo a donc mis un terme à l’expérience dès le sixième jour.
Le questionnement sur la justification éthique d’une telle expérience, associé au constat que certaines circonstances peuvent influer sur le comportement des gens au point de les transformer en tyrans, ont fait de cette expérience l’une des plus controversées de l’histoire de la psychologie. Le roman de Mario Giordano Black Box et le film d’Oliver Hirschbiegel L’Expérience s’inspirent directement de cette célèbre expérimentation scientifique.
Aujourd’hui, près de trente-cinq ans après, l’artiste polonais Artur Żmijewski a reproduit l’expérience de Stanford, en filmant cette fois-ci l’interaction entre «prisonniers» et «gardiens» à l’aide de caméras cachées. Il en est ressorti Repetition, un film de 75 minutes. Au lieu d’étudiants, ce sont dix-sept jeunes Polonais chômeurs que l’on a préparés à passer deux semaines ensemble dans une «prison» installée dans un hangar de Varsovie, pour 40 dollars par jour.
Żmijewski a reproduit l’expérience de Stanford dans les moindres détails. A l’instar de Zimbardo, il s’est octroyé le rôle de superviseur de la prison, rappelant régulièrement leurs fonctions et leurs obligations aux «gardiens». Ceux-ci portaient des uniformes kaki et des lunettes de soleil derrière lesquelles ils pouvaient se cacher, tandis que les «prisonniers» étaient tenus de porter de larges sarraus limitant leur liberté de mouvement. Ils n’étaient appelés que par le chiffre indiqué sur leurs vêtements. Outre le film Repetition, le Van Abbemuseum a aussi fait l’acquisition d’une réplique exacte de la «prison», elle aussi montrée pour la première fois dans cette exposition. C’est un exemple d’architecture de contrôle, dit système panoptique : l’agencement des pièces, la taille des cellules, l’espace entre les lits et plusieurs autres détails apparemment insignifiants viennent s’ajouter au manque total d’intimité et à la perte d’identité des «prisonniers».
L’expérience de Żmijewski se différencie de celle de son prédécesseur en un point : les participants étaient libres de partir à tout moment. Mais là encore, l’expérience a dû être interrompue avant la fin des deux semaines. Deux «prisonniers» ont abandonné dès les premiers jours et au bout d’une semaine, le «gardien-chef» a décidé, d’un commun accord avec les autres, d’arrêter le projet prématurément.
Il n’est pas étonnant que l’expérience de Stanford ait pu fasciner Żmijewski. La nature humaine est un thème récurrent dans son œuvre. En cherchant à explorer les profondeurs de la condition humaine dans sa forme la plus existentielle, il brise des tabous et réalise des films souvent provocateurs. Il met en scène des personnes aux visages affectés par la maladie, souffrant de handicaps ou ayant vécu des traumatismes. Il les place dans des situations extrêmes où un comportement social normal ne suffit plus. Autre caractéristique de la démarche de Żmijewski, il présente ces comportements sans les juger ou les expliquer.

Les films de Żmijewski soulèvent des questions qui dépassent largement les frontières de l’art. En 2005, il déclarait dans une interview : « L’art est souvent perçu comme quelque chose d’étrange, impossible à expliquer, on le considère donc comme n’ayant pas d’importance. Les gens croient souvent qu’interpréter l’art requiert de grands efforts de la part des experts qui utilisent volontiers un langage incompréhensible. Ainsi, l’art devient superflu, sans conséquence. Je ne veux pas m’engager dans cette voie-là. J’aime lorsque l’art n’est plus de l’art, lorsqu’il cesse d’être de l’art. » Mais même lorsque Żmijewski flirte avec l’expérience psychologique, ses films représentent davantage les individus que des conclusions scientifiques valides. Dans Repetition, nous voyons comment un système aux règles strictement définies engendre la peur et la violence, pourtant ce sont les réactions de chacun des individus qui captent notre attention. Le gardien promu directeur de la prison et le prisonnier numéro 810 ne sont pas des modèles comportementaux, ce sont des individus en chair et en os qui éveillent en nous dégoût et compassion, mais aussi une certaine pitié. Six mois après, le regard plein de souffrance du «gardien-chef» nous revient encore régulièrement à l’esprit. »
Hanneke de Man 

 

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Wilhelm Sasnal
Sans titre (Wroblewski), 2005

Né en 1972 à Tarnaw en Pologne, vit et travaille à Tarnaw en Pologne.

« Un homme attend sur un quai de gare. Il porte ce qui ressemble à un rouleau de plans. L’atmosphère, tout comme l’habillement de ce personnage, sont démodés ; ils datent peut-être des années cinquante, quand le peintre Wroblewski était actif à Varsovie. C‘était probablement l’époque où les Polonais pouvaient encore rêver d’optimistes lendemains communistes. Mais que contiennent ces plans énigmatiques et qu’est-il advenu de ces idéaux ? Qu’est-il survenu aux rêves ? »
Charles Esche

Jeune artiste polonais à la reconnaissance internationale, Wilhelm Sasnal est peintre et vidéaste. Travaillant à partir d’images glanées dans les mass medias, il dépasse le cadre de l’appropriationisme pour déparer ces visuels aux réminiscences parfois familières de leur charge narrative. Son œuvre interroge notre rapport à l’image et notre exposition permanente à une déferlante de stimuli visuels dans l’époque contemporaine. Par un traitement en aplat et une mise à distance nécessaire, l’artiste nous transmet ses réflexions sur la façon dont la sphère médiatique retranscrit les événements et, par extension, sur la manière dont on regarde le monde. Après la chute du communisme et l’ouverture de l’est à la culture occidentale et au capitalisme, Wilhelm Sasnal affirme, à travers ses peintures, que cet afflux d’images venu inonder l’ex-bloc soviétique, nécessite un temps d’adaptation et un recul indispensables.

 

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Danica Dakic
First Shot, 2007 / 2008

Née en 1962 à Sarajevo, vit et travaille à Düsseldorf et à Sarajevo.

Artiste bosniaque, Danica Dakic crée des installations monumentales, des architectures sonores et des vidéos interrogeant notre individualité à l’épreuve du collectif. Ses œuvres s’appuient sur le langage et l’identité pour figurer les tensions qui régissent un univers où l’humain est à la fois entité singulière et être social inscrit dans une collectivité. Tournée dans la Maison pour la Protection de l’enfance et de la jeunesse à Parazic, près de Sarajevo, la vidéo First Shot explore cette thématique en mettant en scène ses résidents devenus acteurs. Fondée en 1949, la Maison constituait alors un exemple de modernisation du socialisme par son statut de première institution pour les handicapés mentaux en Bosnie-Herzégovine. Originellement prévue pour l’accueil des enfants et des jeunes en situation de handicap, cet établissement qui survécut à la guerre des Balkans entre 1992 et 1996 devint, par nécessité terre d’asile pour ses occupants. Désormais adultes, ces internés ont passé la majorité de leur vie cloîtrés dans l’enceinte de la Maison, dans l’ignorance totale des mutations qu’a subies leur pays. First Shot décrit ainsi un monde à part entière, un endroit clos et fantasmagorique dans lequel les histoires, les illusions et les traumatismes de chaque personnage provoquent un contraste violent avec nos vies concrètes. L’autre particularité de ce film réside dans le décor végétal utilisé par l’artiste comme toile de fond. Nommé Isola Bella, ce motif de tapisserie du XIXsiècle évoque le jardin d’Eden sous l’apparence d’une île déserte, d’un espace refuge où les protagonistes vivent retranchés de la réalité.

 

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Nedko Solakov
Negotiations, 2003

Né en 1957 à Cherven Briag, Bulgarie, vit et travaille à Sofia.

Bien avant la chute du mur et le démembrement du bloc soviétique, Nedko Solakov avait adopté une démarche artistique où l’humour et l’ironie lui permettaient de critiquer le régime communiste bulgare. De cette période, l’artiste conserve un esprit frondeur et fantaisiste qu’il distille dans des œuvres mêlant histoire à dimensions individuelle et universelle. Dans Negotiations, Nedko Solakov nous fait part de sa crainte d’exposer à Tel-Aviv. L’anxiété de se retrouver piégé dans un attentat est telle qu’il prend la décision de faire appel aux autorités bulgares afin d’assurer la pacification des conflits lors de son séjour en Israël. Sous couvert de la blague de potache paranoïaque, l’artiste n’en dénonce pas moins l’absurdité d’un système. Accompagnant le texte d’intention de Solakov, les deux vidéos des représentants de l’État d’Israël et de Palestine en poste à Sofia offrent au spectateur la démonstration d’un discours officiel bien candide et l’inefficience du dispositif diplomatique tant bulgare qu’israélo-palestinien.

 

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Ivan Boccara
Mémoires d’archives, 2011

Né en 1968 à Marrakech, Maroc, vit et travaille à Paris.

Ivan Boccara est un artiste franco-marocain, invité à imaginer un projet spécial pour cette exposition. Photographe et cameraman,  il a également réalisé des documentaires et des courts métrages. Ses précédents travaux reprenaient des images d’archives de berbères marocains, montrant un intérêt tout particulier aux juifs berbères marocains et à leurs témoignages d’histoires authentiques et méconnues autour des thèmes de la migration et de la modernisation de nos sociétés. Pour Etrange et Proche, Boccara a visité les Archives de la Ville de Bordeaux, où il s’est entretenu avec les archivistes et a parcouru les interminables étagères remplies d’ouvrages retraçant l’histoire de cette ville.
Il a choisi de se concentrer plus précisément sur les sentiments que ressentent les archivistes bordelais, sur les sons et les images créés dans cette atmosphère de travail silencieuse et intense. Il joue ainsi avec les différentes impressions du temps qui passe, avec les siècles d’informations contenues dans ces archives et gérées par ces personnes à chaque heure du jour. Il met en exergue les ambiances dans lesquelles des histoires sont enregistrées et analysées, montrant clairement à quel point certains choix peuvent être subjectifs et combien d’histoires sont laissées de côté ou restent inexploitées. En même temps, il explore la coexistence entre l’image et le son, se penchant à la fois sur la cohabitation et la confrontation entre l’ambiance sonore liée à une recherche dans des archives publiques et des images extraites de ses archives familiales personnelles.

Pièce sonore et images d’archives : Mémoires d’archives, 8 min. 35 sec.
Ivan Boccara – Bordeaux 2011
L’image et le son cohabitent poursuivant deux mouvements perpendiculaires, l’un visuel et frontal, l’autre sonore et horizontal.

SON 2011
Archives municipales de Bordeaux
Archives départementales de la Gironde
La Mémoire de Bordeaux, de la Communauté Urbaine et de ses communes
Voix : Emilie Caubarus, Léa Souchard, Sonia Moumen, Anne Chimits, Cyril Olivier, Ivan Boccara et les chercheurs, archivistes et magasiniers des Archives municipales de Bordeaux et des Archives départementales de la Gironde.
Acteur sonore : Cyril Olivier
Musique : Extrait de Syrinx, Solo de flûte en un mouvement composé par Claude Debussy en 1913, interprété par Georges Cuer.

IMAGE 1971-72
Fragment d'archives (1)
Moyen-Atlas, Maroc

Remerciements / Thanks
Je remercie pour la confiance qu’ils m’ont témoignés Geneviève Caillabet, documentaliste à La Mémoire de Bordeaux, de la Communauté Urbaine et de ses communes, Agnès Vatican, Conservateur des Archives Municipales de Bordeaux, Georges Cuer, Conservateur adjoint aux Archives départementales de la Gironde, Cyril Olivier, attaché de conservation, chargé du bureau des recherches ainsi que Brigitte Cassard et Isabelle Deconninck, restauratrices aux Archives départementales de la Gironde. Robert Lucante, urbaniste, directeur d’étude à L’a-urba, Florence Kremper, Hanna Boccara, Myriam Boccara, François Chochon, Cécile et Henri Boccara, Matthieu Gaufogel, Benjamin Minot, Félix Blume, Julien Devaux, Abdellah Karroum, Emma Chubb, Maité Vissault. Sylvain Mavel, Pascal Lacampagne ainsi que toute l’équipe du CAPC.
©Ivan Boccara - Bordeaux 2011

 

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Erzen Shkololli
'Pejë, Kosovo, 1998' :
Patchwork I - V
,  1998
Patchwork Triptych, 1998

Né en 1976 à Pejë au Kosovo, vit et travaille à Berlin.

Erzen Shkololli a réalisé « Pejë, Kosovo, 1998 » lorsqu’il avait vingt-deux ans, mais c’est treize années plus tard, que cette oeuvre est montrée au public pour la première fois. Dans les années qui ont suivi sa création, l’oeuvre a été conservée d’abord au Kosovo, puis à Berlin. « Pejë, Kosovo, 1998 » a été réalisé pendant la guerre du Kosovo alors qu’Erzen, jeune artiste à l’époque, avait vécu caché avec sa famille durant trois mois tandis que la totalité de son quartier subissait le nettoyage ethnique. Afin de rester actif, il s’est servi de ce qu’il pouvait trouver dans de telles circonstances, c’est-à-dire le matériel de la boutique de confection sur mesure de son père et la machine pour coudre à domicile de sa mère. Il en a résulté
une série de patchworks colorés, dont l’un d’une longueur de vingt-deux mètres, ainsi que huit banderoles.
Lorsqu’on regarde cette longue banderole, des figures humaines d’un rouge soutenu frappent l’oeil dès le premier regard. Elles sont asexuées et dessinées de manière plutôt schématique, sans trop de détails. La plupart des personnages ont les mains levées et des cercueils, des maisons ou des fleurs sont disposés entre eux, tous de couleurs vives sur un fond noir. Les autres patchworks sont moins chamarrés, mais l’on y retrouve les mêmes images synthétiques. Elles rappellent Matisse ou le mouvement CoBrA des artistes européens actifs dans l’après-guerre des années 1950.
Proches des patchworks, des cartes postales dessinées, imprimées dans des tons aguicheurs, sont disposées sur une table. Ces cartes postales font partie de centaines de cartes peintes par les enfants d’un camp de réfugiés les semaines immédiates après la guerre, dans le cadre d’un projet humanitaire de réhabilitation. Erzen Shkololli a travaillé avec ces enfants en tant qu’artiste, tentant de normaliser avec eux les expériences qu’ils ont tous traversées. Les cartes postales ont la même dimension mystérieuse que les patchworks : elles sont d’une telle beauté, si captivantes. Mais elles aussi nous dérangent, même si aucune image n’est directement provocante.
Erzen Shkololli est artiste, commissaire d’exposition et co-fondateur de l’institut d’art contemporain EXIT, à Pejë. Il pratique l’art en puisant dans les rites et les folklores locaux pour attirer l’attention sur la situation sociopolitique au Kosovo.

 

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Akram Zaatari
Untold, 2008
Writing for a posterior Time; Nabih Awada: Documents from Prison. Letter to Samir, 2008

Né en 1966 à Saïda au Liban, vit et travaille à Beyrouth.

Vidéaste et photographe, Akram Zaatari accorde une grande importance aux archives et à la manière dont on documente peu à peu notre histoire récente. Témoignages et objets sont pour lui des traces chargées d’histoire qui racontent par le biais de l’anecdotique les traumatismes de notre monde. L’artiste évoque la guerre, les tensions et l’enfermement contraint dans un état libanais marqué par quinze années de conflit. Son propos est politique, son utilisation de la visualité visant à démontrer la prépondérance de l’image dans nos sociétés modernes. Untold et Letter to Samir relatent ainsi un fait majeur pour les prisonniers politiques libanais retenus en Israël. En 1993, après une série de grèves, ces détenus obtiennent de la part des autorités israéliennes le droit d’être photographiés et de correspondre avec leurs familles mais aussi d’autres captifs, par l’intermédiaire de la Croix Rouge. Le contenu de ces échanges est cependant surveillé par le pouvoir en place et les prisonniers se voient dans l’obligation de recourir à d’autres méthodes pour contourner cette censure et raconter la réalité de leur quotidien. Cette pratique s’appelle l’écriture msamsameh et consiste à composer une lettre qui, une fois pliée, est aussi minuscule qu’une graine de sésame. Cette correspondance traite des problèmes de sécurité, en particulier dans les prisons centrales de Nafha et d’Askalan. Chaque missive, écrite dans une graphie microscopique est, après pliage, emballée et scellée dans du plastique pour former une capsule hermétique transmise discrètement à travers la grille du parloir. Une série de portraits accompagnés de lettres de prisonniers complète la vidéo retraçant la rédaction d’un pli en msamsameh.

 

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Hüseyin Bahri Alptekin
Self-Heterotopia, Catching Up with Self, 1991 / 2007

Né en 1957 à Ankara, décédé en 2007 à Istanbul, Turquie.

L’artiste turc Hüseyin Bahri Alptekin a rassemblé cette foule d’objets qui composent Self-Heterotopia, Catching Up with Self lors de ses nombreux voyages entrepris entre 1991 et 2007. Dans son travail, Alptekin utilise nombre d’objets de « récupération », le plus souvent des articles jetables bon marché, du matériel ou des photos sans aucune valeur pour la majorité des gens. Son travail met l’accent sur les histoires que racontent ses compilations, plus que sur un style ou une forme.
Ses œuvres révèlent les effets de la mondialisation depuis la chute du Mur de Berlin, en 1989. Les avancées économiques et sociales qui se sont enchaînées depuis le déclin de l’influence communiste ont entraîné un afflux immense de biens de consommation à bas prix en Turquie. La réussite et le luxe sont symbolisés par ces marchandises banales, fabriquées avec des matériaux bas de gamme. A mesure que la mobilité des personnes, des biens, des images, de la publicité et de l’imagerie avance, l’homogénéité en fait de même : on trouve les mêmes objets où que l’on aille.

 

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Joseph Grigely
Conversations in Ann Arbor, 1996

Né en 1956 à Springfield, Etats-Unis, vit et travaille entre New York et Ann Arbor.

Joseph Grigely pratique un art de la conversation, un art où la parole et la volonté de communication avec autrui prennent une place déterminante. Conversations with the hearing (Conversations avec l’ouïe) est le titre générique qui qualifie l’ensemble des dispositifs qu’il produit depuis quelques années. Si l’art du discours tel qu’il le pratique relève de l’éphémère, l’artiste n’en conserve pas moins les traces en produisant des installations sur la base de ces expérimentations orales. Ces agencements prennent généralement la forme d’espaces de convivialité, reconstitués à partir d’objets et d’éléments divers qui l’ont accompagnés dans ces échanges verbaux avec ses interlocuteurs. Le choix de s’engager dans un travail qui met à profit l’art du dialogue trouve son origine dans un événement capital, événement qui aura sur sa vie des conséquences irréversibles. Dès l’âge de dix ans, Joseph Grigely est atteint de surdité. Conversation in Ann Arbor met en scène le mobilier sommaire qui participe généralement d’une discussion. Sur des tables s’accumule tout un tas d’objets qui donne à croire que l’échange de Joseph Grigely avec ses interlocuteurs s’est produit dans des circonstances plutôt conviviales. On y trouve notamment une multitude de bouts de papiers. Ceux-ci ont été griffonnés par ceux ou celles qui s’adressaient à l’artiste. Ces messages sont en quelque sorte les vestiges d’un échange durant lequel le transfert de l’information est continuellement relayé par des notes. Joseph Grigely se fait l’inventeur de nouvelles formes de communication.

 

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Hannah Hurtzig
Flight Case Archive of Mobile Academy, 2003 /2010

Née en Allemagne, vit et travaille à Berlin.

Archive audiovisuelle

Des tatouages pour la patrie : l’histoire des tatouages de l’après 11 septembre, par Jim Clark, tatoueur
La danse conceptuelle existe-t-elle vraiment ?, par le Pr. Rudi Laermans
Reprenez-vous ! Avec Anita O’Day : stratégies de survie d’une chanteuse de jazz, par Marc Siegel, maître de conférences en études cinématographiques.
Nouveaux types de virilité. Intuition et réflexion associative (réservé aux hommes), par Redbad Klynstra, acteur et metteur en scène de théâtre.

N’avez-vous jamais souhaité en savoir plus sur certains de ces sujets, ou sur Italo Calvino, les Muhtar, le recyclage des métaux, le théâtre à l’ère numérique ou sur « comment disparaître » ? FCA (Flight Case Archive) est une archive mobile en croissance constante, une cabine de taille humaine dans laquelle on peut s’asseoir, regarder et écouter l’archive audiovisuelle d’un débat. FCA s’articule autour du thème « Des histoires de lieux, de villes et de territoires ». Ce projet consiste en un partage de connaissances entre des experts issus de domaines différents, et s’élabore autour de l’idée de collecte, de rencontres, de croisements, du partage d’idées liées au thème de la mémoire collective, de la transmission du savoir collectif et de la politique d’entraide offerte par un expert. The Mobile Academy, Black Market ou d’autres plateformes développées par Hurtzig permettent à des connaissances de professionnels et à des discours théoriques d’entrer en connexion avec la vie de tous les jours, le monde du travail et de nos histoires individuelles, créant ainsi une géographie publique dans laquelle savoirs et informations sont communiqués visuellement, au travers d’un processus d’échange.
Une partie des archives est en ligne sur www.blackmarket-archive.com

www.rosab.net
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