CAPC
musée d'art contemporain
de Bordeaux

Johan Furåker

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Alter (second self),
2010
The Journeys, 2009
Apparatus and Leisure, 2010

Achat en 2011

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Alter (second self), 2010
Triptyque : deux éléments accrochés et un posé sur un socle
Gouache sur papier et huile sur medium
Dimensions : tableaux accrochés au mur : 38,8 x 47,5 cm et 45 x 47 cm
Portrait posé sur un socle : 17 x 26 cm

The Journeys, 2009
Encre sur carte
46 x 58 cm

Apparatus and Leisure, 2010
Huile sur medium
43 x 96 cm

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Ces œuvres, trois tableaux dont un triptyque, ont été exposés en février 2011 au CAPC lors de la première exposition personnelle de l'artiste suédois Johan Furåker Le premier fugueur. Une exposition accompagnée d’un catalogue avec des textes de Gertrud Sandqvist et Alexis Vaillant.

La peinture de Johan Furåker met en image les périples d’Albert Dadas, jeune ingénieur bordelais qui, dans les années 1880, travaille pour la Compagnie du Gaz de Bordeaux puis disparaît soudainement en 1886. Un an plus tard, en Juillet 1887, le Docteur Philippe Tissié, interne en clinique médicale dans le service du Dr Albert Pitres, le découvre prostré sur un lit de l’hôpital Saint-André de Bordeaux. Il vient d’être arrêté par les gendarmes pour vagabondage. Les médecins diagnostiquent une folie avec fugue qu’ils considèrent comme la dromomanie d’Albert Dadas, une obsession, impulsion irrésistible de bouger qui, selon la terminologie de l’époque, est un trouble mental. Dadas souffre en réalité d’une des premières « maladies mentales transitionnelles ». Il serait atteint de ce que Charcot appellera « folie épileptique fugueuse ».
Le docteur Tissié qui s’intéresse aux récits et divagations de son patient lui consacre sa thèse de médecine. L’hypnose lui permet d’obtenir d’Albert Dadas les détails de ses voyages. Il découvre alors que son patient parcourait parfois jusqu’à soixante kilomètres en une journée, qu’il était allé du sud de la France à Moscou en passant par l’Autriche, la Turquie et l’Algérie.
Albert Dadas est d’abord un fugueur. L’étude de son cas a fait de lui le premier « touriste pathologique » diagnostiqué. Cette manière incontrôlable et obsessionnelle de voyager sans but apparent est à l’origine de la fascination qu’exerce l’histoire d’Albert sur l’artiste suédois Johan Furåker. Ce dernier découvre l’histoire d’Albert Dadas alors qu’il est étudiant à l’Académie de Malmö. Une découverte qui passe par le livre du philosophe canadien Ian Hacking Les Fous Voyageurs (Mad Travellers : Reflections on the Reality of Transcient Mental Illness, 1998) qui pousse Furåker à peindre la vie d’Albert Dadas : ce qu’il aurait vu, vécu, traversé.

Les petits formats qui en résultent, des peintures à l’huile sur médium, dessins au crayon sur papier, sont caractérisés par une iconographie début de siècle. On y retrouve le machinisme, le progrès technique, un monde pré-industriel, des paysages symboliques, l’esprit des premières « réclames » et des scènes de genre. Pareille entreprise serait anachronique si la vie illustrée d’Albert Dadas par Johan Furåker n’arrivait pas un siècle plus tard.

Ces tableaux et dessins quasi photographiques à la facture hyper-réaliste sont passés par plusieurs filtres. L’artiste multiplie les styles de représentation allant du noir et blanc de la photographie, à l’abstraction… Les œuvres de Furåker viennent en effet d’autres images. De cartes postales ou de vues trouvées et même imaginées par l’artiste lui-même, des récits de Dadas, d’interprétations médicales, de déclarations de police... Le fait que les archives Dadas conservées à Bordeaux renferment peu d’images photographiques élève ce cycle conceptuel au rang d’images mentales, Furåker produisant les images de ce qui n’en a pas.

Ainsi Alter (second self) est un triptyque composé de trois petites peintures de différents styles et techniques. Le premier élément est une peinture dans un style qui rappelle l’Op Art des années 60. Furåker utilise cette expression stylistique afin d’évoquer l’hypnose ou la migraine dont souffrait Albert Dadas. Les deuxième et troisième éléments sont des portraits de Dadas. L’un est posé sur un socle, l’autre prenant l’aspect d’un négatif est accroché au mur. Furåker suggère ici que la maladie de Dadas et sa guérison ont beaucoup en commun. Pour lui, Dadas incarne le « Je est un autre » d’Arthur Rimbaud.

The Journeys est un dessin réalisé sur une carte de l’Europe du XIXème siècle. Un tracé de couleur témoigne des plus longs trajets effectués par Dadas entre les années 1877 et 1882. Le choix de Furåker de s’appuyer sur cette géographie ancienne lui permet d’inviter le spectateur à fantasmer et à imaginer le temps et les lieux parcourus par Dadas.

Apparatus and Leisure est une peinture dont la composition articule deux mondes. D’un côté, par la représentation de la machinerie d’une usine à gaz, l’artiste évoque l’essor du monde industriel du XIXème siècle et le développement d’un capitalisme triomphant. De l’autre, c’est l’émergence de nouvelles pratiques sociales comme le tourisme, le voyage que Furåker dépeint à travers ces personnages se promenant à Cannes. L’artiste nous rappelle ainsi que l’histoire de la vie de Dadas soulève des questions sur la manière dont nous percevons le voyage et notre désir de découvrir un monde différent du quotidien. Dadas incarne à la fois la vision romantique du voyage caractérisée par l’évasion et la liberté mais le voyage est aussi voire surtout une quête identitaire, une tentative pour se perdre.

D’un périple conté par un patient et un psychiatre au tournant du siècle, décrypté et analysé par un philosophe des sciences de la mémoire à la fin des années 1990, et découvert dans la deuxième partie des années 2000 par un artiste suédois saisi par cette histoire sans images, émerge un ensemble de peintures d’une grande cohérence conceptuelle.

Interrogeant divers niveaux de sources et d’interprétations jusqu’à brouiller leurs niveaux de réalité, la peinture de Furåker pose la même question que se posaient déjà les médecins qui étudiaient les comportements d’Albert Dadas il y a cent ans : « Est-ce réel ? ».

Ces trois œuvres constituent un ensemble représentatif du travail de Johan Furåker. Dans son essai intitulé « Le somnambule » Gertrud Sandqvist conclut sur l’idée que « la fascination de Johan Furåker pour l’histoire d’un être humain s’est transformée en un essai pictural sur notre inconscient culturel ».

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